Bacchante aux raisins

Une bacchante ivre danse et titube sous le poids de grappes de raisins. Dans une nudité que la polychromie relève par touches rosées, la femme s’abandonne à une transe, tandis que son visage affiche une étrange sérénité. La bacchante transcrit une forme d’excès et de sexualité débridée pour les artistes qui réinvestissent sa représentation au 19e siècle. Volontiers menaçante, elle permet aux artistes d’imaginer des poses déséquilibrées, provocantes et suggestives, sous couvert de mythologie.

La position de la jeune prêtresse de Bacchus évoque un dessin singulier de Bourdelle, dans lequel l’artiste se représente assis dans une pose décontractée face à un modèle nu, en équilibre, la jambe ouverte, exhibant son sexe devant le sculpteur. « Papalou selon Mauviette », inscrit Bourdelle sous le dessin. Il fait sans doute référence à la jalousie de son épouse Cléopâtre Bourdelle Sévastos, manifestement indisposée par la proximité entre son mari artiste et des modèles souvent peu frileux. Dans le bord supérieur gauche, trois morceaux « vivants », véritables « choix de beautés » (seins, ventre, fesses) sont esquissés, suspendus comme de la viande sur des crochets de boucherie. La sexualité est réduite à l’érotisme du regard. Ces « zones érogènes » crûment présentées dessinent « une physionomie sexuelle et appelle[nt] les gestes du corps masculin », pour reprendre les mots du philosophe Maurice Merleau-Ponty.

Le dessin de Bourdelle et ses annotations renvoient au déséquilibre de genre et aux structures patriarcales à l’œuvre entre un artiste et son modèle : le corps féminin devient un élément passif sur lequel le regard masculin actif projette volontiers ses fantasmes. Ce « male gaze » (« vision masculine » en français) a été théorisé par la critique de cinéma Laura Mulvey en 1975 : à travers le filtre généralisé du regard masculin, le corps féminin est érotisé et sexualisé.

Pourtant, la dédicace du dessin de Bourdelle à son épouse surprend : « Dessin offert à mon petit pour me ficher d’elle un petit ». Une manière de provoquer son épouse, mais aussi de la rassurer : s’il fait poser des modèles nus, c’est au nom de l’art.



Suite du parcours "Nouveaux regards"

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