Directeur des « Maisons Henri Esders », grands magasins parisiens spécialisés dans l'habillement masculin, Armand Esders (1889-1940) était passionné de sports automobiles, aéronautiques et nautiques. Sa très grande fortune lui permit d'acquérir les véhicules les plus luxueux, extravagants et élégants de son époque. Il fut notamment propriétaire d'une des sept Bugatti Royale, automobile parmi les plus chères de l'histoire : en ayant fait retirer les phares pour ne pas en altérer le design, il s’était condamné à ne la conduire que de jour. Cette voiture est aujourd'hui conservée au Musée national de l’automobile de Mulhouse.
Ce goût pour le raffinement le plus extrême le poussa à commander aux magasins "Au Bûcheron" les cabines de son impressionnant yacht Aronia : 41 mètres de long, 188 tonnes, équipé d’un moteur de 1000 chevaux et doté de 12 membres d'équipage. La présentation de ce bateau fut considérée comme le point d'orgue du Salon nautique de 1933 où on loua le luxe de ce palace flottant. Les intérieurs en furent dessinés par Michel Dufet. Habitué du design nautique, ce dernier avait en effet réalisé la salle de jeu du paquebot transatlantique l'Île-de-France dans les années 1920 et créé, dans les années 1930, une suite et un lot de quarante cabines de première classe pour le Normandie.
Les dessins conservés au musée Bourdelle se rapprochent de l'état final des cabines livrées pour le yacht d'Esders. On y retrouve les placages en bois clair et les courbes des barres de métal délimitant les meubles que Dufet utilisa pour le Normandie. Pour l'Aronia, Dufet privilégia le duralium, cet alliage d'aluminium inventé en 1908 et apprécié dans le monde du nautisme pour sa légèreté. Le motif de la carte murale, véritable invitation au voyage, fait écho à la fonction du yacht. C’est aussi un poncif des décorations conçues par Dufet qui imagine et dessine lui-même ces mappemondes, plus décoratives qu'exactes géographiquement, qui habillent les bureaux et les chambres qu’il conçoit. Symbole de puissance dans le bureau du secrétariat du maréchal Lyautey (où elle glorifie l’empire colonial français), la carte se fait, dans l’Aronia, geste artistique, les motifs naturels de forêts et de montagnes asiatiques se mariant aux bois précieux et aux tissus de la literie.
Contraint de travailler des espaces réduits en raison du plan tout en longueur du bateau, Dufet s'inspira de cette expérience pour répondre par la suite à des commandes d'aménagement de combles. Les lignes tendues et les angles arrondis qu’affectionne ici le créateur s'inscrivent pleinement dans le « style paquebot », branche du mouvement Art Déco en vogue dans les années 1930. Dufet le décline dans ses intérieurs, en mer comme sur terre. En 1939, il conçoit le pavillon français à l'Exposition universelle de New York avec les architectes Roger-Henri Expert et Pierre Patout.
Jason Vertray
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